Lettre 281 Haro sur le Liban
Il est des tableaux qu’on ne peut apprécier et déchiffrer que de loin.
Prenez pour exemple le triptyque « Guernica » de Pablo Picasso exposé au musée de la reine Sophia à Madrid.
Ce tableau incarne l’horreur des bombardements de la ville éponyme lors de la guerre civile espagnol.
Le public ne peut l’approcher et doit l’observer à distance, sans quoi cette œuvre est inaudible.
Il en va de même pour toute guerre historique. Au commencement, un mouvement patriotique unitaire tétanise le peuple qui se mobilise en masse. Après le 7 octobre, les arsenaux de Tsahal furent vidés. Non par manque de stock, mais en raison d’une affluence inattendue de volontaires venus du monde entier pour s’enrôler spontanément. 130%. Il a fallu en urgence se réapprovisionner.
Tous ont le nez dans le guidon et ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.
Mais après un an d’une « drôle de guerre », qui voit le Nord du pays transformé en Guernica et le Sud sans véritable solution, le recul donne au tableau tout son relief, avec pour seul vainqueur apparent Netanyahu.
Que celui qui a prédit sa mort politique mange son chapeau. Il semble plus fort que jamais. Entouré d’idéologues à qui il prête les clés du domaine, et de juifs de cour soumis et aux ordres.
Que tous ceux qui prétendent qu’il n’a pas de stratégie mangent la plume du chapeau. Il avait tout prévu, annoncé son plan qu’il suit scrupuleusement. Pour cela, il faut relire et raccorder ses propos. Prendre du recul. Zoom arrière et tout devient limpide.
"Victoire totale contre le Hamas, mais la guerre sera longue, trois ans".
"D’abord Gaza, le sud Liban viendra ensuite".
"Tous devront rendre des comptes, mais pas en temps de guerre".
"Israël ne se soumettra pas au dicta du Hamas pour libérer les otages. Ils souffrent mais ne meurent pas."
Voici quatre affirmations qui révèlent l’exacte stratégie de Bibi. Laisser Gaza pourrir à petit feu. Les otages seront libérés tôt ou tard, morts ou vifs. Gilad Shalit a bien attendu cinq ans.
Et après une année de guerre, le temps serait venu de s’occuper du Nord.
Le peuple le veut, l’exige, comme il a voulu et exigé que le feu de l’enfer tombe sur Gaza.
Ainsi Netanyahu ne fait que répondre à la vox populi (Vox dei) laquelle est conforme à son calendrier.
Et tous d’applaudir au passage des avions bombardiers qui volent vers le Liban.
Mais il y a deux pierres d'achoppement.
* Les partis orthodoxes exigent que la loi d'exemption du service militaire soit enfin votée pour les étudiants des écoles talmudiques.
* Yoav Galant, le ministre de la défense, milite pour un accord avec le Hamas, pour libérer les otages et cesser le combat. Il s'oppose à une guerre élargie avec le Hezbollah qui pourrait être évitée si un accord intervient avec le Hamas.
Comme vous le savez, Netanyahu a choisi d'abandonner cette voie sous contrainte évidente de sa droite extrême.
Moshe Serchansky alias Guidon SAAR
La solution qui s'impose à lui consiste à limoger ce ministre récalcitrant et défaitiste pour nommer à sa place Guidon Saar, homme de droite qui lui avait tourné le dos, et que Sarah Netanyahu refuse de voir entrer dans le sérail.
Cet ex futur ministre faisait parti de l'aile dure du Likoud où il militait pour l'annexion pure et simple des territoires palestiniens et la réduction du pouvoir des juges. En 2020, il quitte le Likoud pour fonder un nouveau parti (Nouvel Espoir) en critiquant le culte de la personnalité de Netanyahu. Du 13 juin au 29 juillet 2021, il sera vice premier ministre du gouvernement de Naftali Bennett. Il va intégrer le gouvernement d'unité nationale de Bibi le 12 octobre 2023 comme ministre sans portefeuille, mais en démissionne le 24 mars 2024 après le refus de Bibi de l'intégrer au cabinet de guerre.
Voila l'homme, étranger aux affaires militaires, sensé prendre en mains au pied levé les rennes de l'invasion du Liban qui se profile. Mais il a un avantage, il apporte quatre mandats à la Knesset et assure ainsi une large majorité à Netanyahu pour voter la loi d'exemption.
Les commentateurs ne décolèrent pas sur cette stratégie de politique à la « petite semaine » qui voit le remplacement d’un ministre de la défense aguerri, Galant, par un autre qui n’a jamais eu à en connaître.
Et cela à la veille d'une extension dramatique du conflit.
Le peuple n’en veut pas. Il lui a été reproché de postuler par simple intérêt politique personnel. Il a finalement retiré sa candidature.
La politique politicienne va certainement marquer le pas. Car la guerre est à nos portes.
Israël bombarde intensivement les structures du Hezbollah lequel semble répliquer de façon mesurée (Haïfa mais pas Tel Aviv) pour ne pas basculer dans une guerre d’une autre dimension. Téhéran demeure muet.
Les avis sur l'extension de la guerre contre le Hezbollah sont partagés, entre ceux qui craignent pour la vie des otages et l'hécatombe des militaires, et ceux qui considèrent que jamais Israël n'aurait du normaliser les bombardements incessants et massifs sur la Galilée.
On retrouve ici le schisme antérieur entre deux camps politiques opposés. Mais il faut se rendre à l'évidence.
A force de reculer, Israël a perdu toute force de dissuasion. Nous avons accepté cette guerre d'usure que l'Iran nous impose depuis 11 mois.
Les derniers événements, dignes de James Bond, démontrent la sophistication des moyens d’intrusion de Tsahal, mais ne doivent pas nous rendre euphoriques. Un Hezbollah même provisoirement désorganisé reste un ennemi puissant.
Mais la milice Redouane du Hezbollah a été décapitée avec cette attaque ciblée au cœur même de Beyrouth. Son chef d’état major et ses lieutenants préparaient une invasion de la Galilée dont le Shabak avait eu vent. C’était pourtant une réunion secrète dans un sous-sol au cœur de Beyrouth. L’immeuble les a ensevelis. Un nouveau 7 octobre était en préparation.
Il y a certainement une carte à jouer pour profiter du désœuvrement qui s’en est suivi. Avant que le Hezbollah ne se ressaisisse.
Car en n'acceptant pas l'alliance avec les pays arabes modérés et le concours des USA, nous sommes contraints de desserrer l'étau en ouvrant le front nord comme front principal.
Netanyahu a subitement autorisé l’opération des beepers. Elle ne pouvait être reportée de crainte que la supercherie ne soit découverte. On apprend qu’ils auraient été fabriqués en Israël en introduisant une charge explosive dans la batterie dont l'échauffement à distance (Comment ?) aurait provoqué l'explosion. Une société écran aurait été créée pour servir d'intermédiaire.
Dans la foulée, Bibi lance un nouvel objectif: Rétablir la sécurité au Nord pour que les habitants déplacés puissent rentrer chez eux.
Mais certains soulignent qu’en ouvrant ce front nord, c’est tout le pays qui risque de se trouver sous les tirs du Hezbollah. Et déjà Haïfa est sous les tirs dévastateurs.
Il y a en face du pain sur la planche. On le sait, on l'a dit, le Hezbollah avec 250.000 combattants c'est une autre paire de manches.
Et que dire des otages sinon qu’ils sont perdus!!
Le front principal est passé du Sud au Nord et la question des otages n’est plus un sujet. On change de priorité. Même si on affirme le contraire.
C’est une blessures béante que quelques succès d’estime ne viendront pas atténuer.
L’histoire jugera ce choix de Netanyahu. Il se trouve désormais contraint à une victoire cinglante au Nord. Mais c’est pourtant à Gaza que se joue sa survie politique.
Sans les otages, point de salut. Ailleurs peut-être.
Pas en Israël.

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