Lettre 318 Guerre contre la démocratie
Quel est le plus grand danger? La guerre sur sept fronts ou la fracture qui divise le peuple? Ce qu’on nomme le 8ème front.
"Bonne question, merci de me l’avoir posée" aurait dit Georges Marchais.
Mais la question est mal posée. La division du peuple est antérieure à la guerre et atteint un sommet lorsque le gouvernement a entrepris la réforme judiciaire considérée comme une atteinte majeure à la démocratie. Un changement de régime politique à tendance totalitaire.
Et la fracture s’est amplifiée au moment où les réservistes de l’armée de l’air, le sel de la terre, ont menacé de ne plus servir le pouvoir en place.
Ce fut un choc.
Mais le déclenchement de cette guerre s’inscrivait précisément sur cette fracture qui a motivé le Hamas d’attaquer.
Il a fallu trois jours pour neutraliser les terroristes du Hamas qui occupaient une partie du territoire, trois semaines pour porter un coup sévère au installations du Hamas par de lourds bombardements, et trois mois pour mettre son armée à genoux.
Cette guerre existentielle devait avoir pour corollaire de réunifier le peuple, de dépolitiser la rue, d’entrer dans une économie de guerre avec un objectif commun: rétablir la sécurité perdue le 7 octobre.
Cet objectif aurait pu être atteint. Mais cette guerre à Gaza se perdait dans le brouillard. Netanyahu nous a expliqué ce qu’il ne voulait pas. Il refusait la possibilité d’une direction de Gaza par l’Autorité palestinienne pour éviter de lui accorder une légitimité vers un État palestinien.
Mais il ne nous a pas dit ce qu’il voulait. Pourtant tous savaient que son procès qui se déroulait parallèlement aux combats le détournait de sa mission. Il eut fallu le déclarer inapte à exercer ses fonctions. Mais la cour suprême taxée de politisation anti Bibi n’a pas franchi ce pas pourtant évident. Elle s’est contorsionnée dans différentes postures pour obliger Netanyahu à se présenter à elle tout en aménageant sa présence pour finir par se ridiculiser dans une procédure sans fin dans laquelle Netanyahu n’a de cesse d’humilier ses juges.
Netanyahu était placé dans une position très inconfortable. Elle le poussait à user de multiples artifices pour demeurer au pouvoir. Mais encore pire que cela: il avait tant d’obstacles à franchir que son parcours du combattant passait par un terrain chaotique, pour lui et pour le pays.
L’homme est rompu à cet exercice. Et il fait face à un peuple discipliné qui se limite dans son action de protestation. Manifester, certes, mais sans user de la force révolutionnaire. Ni guillotine, ni « sous le pavé la plage ». Mai 68 ou les gilets jaunes ne sont pas au programme.
Regardez bien le panorama.
Si toutes les forces avaient été réunies avec un programme commun, cette guerre serait derrière nous. Mais la politique s’est immiscée dans la question des otages.
Ben Gvir et Smotrich, deux ministres de droite extrême, avaient l’espoir fou de rétablir la colonisation de Gaza sans prendre garde à la population locale.
Et alors que Tsahal avait mis à mal le Hamas qui était prêt à des concessions pour obtenir une trêve, voire la fin de la guerre, Netanyahu a choisi de reprendre le combat en décembre 2023 en laissant 150 otages dans les tunnels. Un seul impératif: guerre d’usure tant envers Gaza qu’envers le Hezbollah.
Le peuple a suivi puis s’est rétracté.
L’histoire a donné raison à Netanyahu, n’en déplaise à ses détracteurs. Le temps qui a passé a redistribué les cartes et il a désormais un jeu en or. Tout lui est permis.
Il y a désormais un shérif au Moyen-Orient. Avec Trump, le gendarme du monde est de retour.
Il a choisi la reprise de la guerre pour étrangler le Hamas et son pseudo peuple qui va bientôt supplier qu’on l’extrait de l’enfer promis par Trump.
Depuis quelques jours, l’aide humanitaire est bloquée, et même s’il y a des réserves pour plusieurs mois. Les prix exigés par le Hamas flambent et l’électricité a été coupée. Les petites stations de dessalement de l’eau de mer financées par les organisations humanitaires ne fonctionnent qu’au ralenti grâce aux générateurs. L’aquifère est pollué par les égouts et l’eau potable n’est plus distribuée.
La crise sanitaire guette.
Les portes de l’enfer s’ouvrent progressivement. On entre dans un bras de fer monstrueux contre des monstres qui se servent du capital otage pour gagner sur tapis vert une guerre qu’ils ne pouvaient gagner contre la puissance de Tsahal.
Et le gouvernement invite les manifestants à se taire et attendre les résultats du serpent constricteur.
Mais cette guerre pour légitime qu’elle soit, cache un autre train. Le train de la réforme judiciaire que le gouvernement n’abandonne pas.
Bien au contraire:
Première mesure: Éviter une enquête publique sur le 7/10 qui pourrait révéler la lourde responsabilité de Netanyahu pour avoir favorisé le Hamas contre l’Autorité palestinienne et laissé construire le « métro » de tunnels avec l’argent du Qatar.
Deuxième mesure: virer le chef du Shabak Ronen Bar et bloquer l’enquête sur le Qatar Gate qui met en cause son cabinet privé pour avoir été payé par le Qatar avec peut être une accusation de pots de vin contre Bibi lui même.
Voilà qui est fait. La décision a été prise. Bibi l’accuse d’avoir comploté contre la nation: il savait qu’une attaque aurait lieu le 7/10 mais n’a rien fait pour l’empêcher. L'accusation est lourde, proche de l'absurde. Dans ce cas, pourquoi Netanyahu a conservé ce traitre en poste pendant encore 18 mois!!!!
La cour suprême a suspendu ce limogeage et doit statuer sur le fond dans les prochains jours. Netanyahu n’entend pas respecter cette décision. La fronde gronde: grève générale du pays.
Troisième mesure: virer la conseillère juridique du gouvernement Baharav Miara laquelle prend le contrepied du gouvernement sur des questions sensibles touchant à la réforme judiciaire. De même en ce qui concerne la révocation de Ronen Bar.
Son départ permettrait de désigner un "Yesman" et refermer les dossiers pénaux de Bibi.
Une commission ad hoc va être formée pour entreprendre le processus. Elle sera aux ordres du gouvernement.
Quatrième mesure: modifier le mode de nomination des juges pour renverser la tendance politique et réduire le champ de compétence de la cour suprême. La loi sur la nomination vient d’être votée. Elle doit encore passer le crible de la cour suprême qui pourrait l’invalider. Mais déjà se font entendre des voix qui contestent la légitimité du président en place et invitent à se passer des oukases de cette haute juridiction.
Cinquième mesure: voter une loi d’exemption des Juifs religieux pour stabiliser définitivement la coalition en vue des prochaines élections d’automne 2026. Les ordres de mobilisation sont lettre morte. Les religieux orthodoxes les mettent au panier soutenus en cela par leurs guides spirituels. Aucune sanction ne leur ait appliquée. Bien au contraire, le gouvernement leur alloue des sommes colossales au travers d’accords de coalition.
Désormais, il est évident que le vote du budget 2025 est garanti. Netanyahu peut orienter son action politique contre son ennemi principal, le pouvoir judiciaire et ceux qui le soutiennent contre lui.
Il a bien posé le décor en tweetant « En Amérique comme en Israël, lorsqu’un dirigeant de droite gagne les élections, les Deep States au service de la gauche se servent de façon perverse du pouvoir judiciaire pour mettre en échec la volonté du peuple. Ils ne gagneront ni en Israël, ni en Amérique. Nous nous tenons ensemble avec force. »
Vous avez bien lu. Il y aurait donc un pouvoir occulte, un "État profond" associé au pouvoir judiciaire qui tire les ficelles contre les élus du peuple.
La guerre contre le pouvoir judiciaire est donc ouverte de façon officielle. Il faut le museler.
Un seul écueil. Netanyahu est en pleine contradiction d’intérêts. Tant en ce qui concerne le limogeage de Ronen Bar lequel dirige l’enquête du Qatar Gate, que contre la conseillère juridique du gouvernement qui diligente son procès.
Donc ces décisions vont être annulées par la Cour suprême pour ce motif. A moins que sa composition ne change lors des prochaines nominations.
Nous avons donc face à face Netanyahu qui use librement des pouvoirs législatif et judiciaire et le président de la cour suprême avec un contrôle de légalité.
Et déjà la coalition annonce qu’elle s’affranchira des décisions d’annulation qui serait prononcées par cette cour suprême. C’est le cœur du conflit interne. On sait depuis le début de ce conflit entre les pouvoirs qui s’opposent, que le point de rupture se produira lorsque l’exécutif refusera de respecter les décisions de la cour suprême.
Et nous y sommes avec le limogeage de Ronen Bar qui sera soumis au contrôle de cette juridiction.
Déjà des institutions et organismes socio-économiques (Syndicat Histadrout et Forum des grandes entreprises) menacent de bloquer le pays si le gouvernement ne se soumet pas aux décisions de la cour suprême.
Et c’est bien ce qui se joue aujourd’hui, alors que les projecteurs braquent les regards sur la guerre.
CQFD !!!
La démocratie est un système politique qui met en place des barrières juridiques pour limiter le pouvoir absolu des élus. La marche vers la dictature ne les abat pas. Surtout pas. Le pouvoir ruine le crédit moral de ces institutions puis les phagocyte en nommant des hommes à sa solde. Et annihile ainsi ses moyens d’opposition.
Et tout cela au nom de la volonté du peuple qui l’a élu.
La volonté du peuple? Mais laquelle? Celle des dernières élections ou l’actuelle?
Car voilà bien la question. La démocratie suppose l’acceptation de l’équipe politique sortie des urnes et de son programme politique.
Mais regardez bien. Il y a un équilibre des forces qui existait au jour des dernières élections. Donc cette majorité qui détient deux pouvoirs, exécutif et législatif, était limitée par le troisième pouvoir, le pouvoir judiciaire. Voilà la configuration dans laquelle cette majorité a été élue. Avec un contrôle de légalité par les juges. le programme électoral ne prévoyait pas la neutralisation totale du pouvoir judiciaire.
En voulant museler ce contrôle, cette majorité devient critiquable, contestable, voire illégitime. Car elle remet en cause un équilibre qui motivait le vote du peuple. Il est assez évident que si on faisait revoter le peuple avec cette perspective d’un pouvoir totalitaire sans freins ni limites, le résultat eut été très différent.
C’est pourquoi des élections anticipées ont été exigées. En vain. Dans une démocratie, une modification majeure est soumise à l’approbation du peuple par référendum. Mais une majorité à la Knesset permet de tout faire. Alors l’avis du peuple, on s’en passe.
Mais attention au danger qui guette. Si ces lignes rouges sont dépassées, l’une après l’autre, le peuple divisé pourrait bien se rebeller. Il suffirait d'une étincelle, d’un incident mortel dans une manifestation pour que des affrontements deviennent violents voire armés.
Le président de la cour suprême à la retraite, Aaron Barak, appelle à l’arrêt des démarches précitées pour éviter une "guerre civile". Le mot a été prononcé. Comme un ultime avertissement.
"Il faut que les urnes parlent" a-t-il ajouté.
La question sera donc renvoyée aux élections de 2026. Mais les cartes auront été rebattues. La police est entre les mains de Ben Gvir revenu aux affaires. Le Shabak sera inféodé à Netanyahu pour devenir i-une police politique secrète. Les juges de la cour suprême auront viré casaque. Lorsque l’avancement dépend de la fidélité au pouvoir en place et de la carte du parti, on sait combien les votes en sont modifiés.
Et puisque Trump le fait en Amérique, pourquoi ne pas le faire au pays des merveilles.
Ces propos alarmistes ne sont que le reflet d'une certaine presse majoritaire en Israël.
Qui a raison, qui a tort?
Car il y a une autre vision possible de la situation. Car qui dit qu'Israël se doit de demeurer le seul pays démocratique et libéral dans un Moyen-Orient hostile? Dictatorial.
Parce qu'Israël est considéré comme tel, on exige de lui qu'il respecte des contraintes morales dont s'affranchissent tout ses ennemis. Combattre le terrorisme avec des gants de velours. Ca na fonctionne pas.
Et au final nous sommes harcelés pour crimes de guerre par des Occidentaux bien pensants qui amènent ainsi de l'eau au moulin des Djihadistes.
Dans l'opposition frontale qui s'annonce entre ces deux conceptions, il faut s'interroger à qui profite le crime. Car il y a décidément trop de cadavres dans les placards. On peut fermer les yeux un temps sur certains abus du pouvoir, mais tôt ou tard, tout se sait, tout se dit, tout est révélé au grand jour.
La guerre ne peut indéfiniment masquer les problèmes intérieurs. Nous ne gagneront aucune guerre tant qu'ils ne seront pas réglés.
Ne perdons pas le sens de l'humour devant ce choix cornélien.
Moïshele vient d’avoir un enfant. Il marche de long en large dans le salon en se tenant la tête: « Oï Oï Oï…. » Son ami interloqué lui fait observer: « Mais pourquoi te lamentes tu? Tu viens d’avoir le bonheur d’être papa ».
« Je ne sais pas si je dois déclarer qu’il est né hier ou attendre demain! Que faire! Oï Oï »
« Déclare qu’il est né ce jour comme c’est le cas »
« Ah, je n’y avait pas pensé!! »

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