Lettre 353 Le Mossad et sa conception

 Le 7/10 est la conséquence de l’inconséquence. Une sorte de jeu de bonneteau. On te montre le dé placé sous l’un des gobelets que l’on fait tourner, et tu es persuadé l’avoir bien suivi. Mais tu perds à tous les coups. Parce qu’il n’est même pas sûr que le dé était bien placé dans ce premier gobelet.

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Et même les plus fins limiers des services de renseignements peuvent être pris à ce jeu là.

Mais revenons en 1973, à la guerre du Kippour.

Ces mêmes services secrets, le trop fameux Mossad, avait réussi à recruter en 1970 un agent égyptien désigné sous le vocable de « l’ange » (Hamalach’). Et pas n’importe qui. Ni plus ni moins que le gendre de Nacer, décédé depuis peu et remplacé par Saadat qui le pris sous son aile comme proche conseiller.

L’Ange, de son nom réel Ashraf Marwan, était devenu la source principale du Mossad. A tel point que sa parole était d’or. Une sorte de conception qui permettait d’être assis dans le cabinet secret de l’ennemi, d’être informé en temps réel.

On lui devait beaucoup. Le 21 février 1973, un avion libyen s’est égaré au-dessus du Sinaï occupé par Israël depuis 1967. La chasse israélienne l’avait sommé de faire demi-tour, mais faute de réaction, il fut abattu de crainte qu’il ait pour mission de s’écraser sur le centre nucléaire de Dimona.

108 passagers sur 113 en périr. Le colonel Kadhafi furieux et humilié décida d’une action de représailles et envoya des terroristes palestiniens à Rome pour abattre un avion de la compagnie El Al faisant route vers Ben Gourion. 

L’opération devait être réalisée avec des lance-missiles portatifs Strela capables d’atteindre à distance un avion au décollage.

Ashraf a averti le Mossad et la police italienne a arrêté les suspects avant même que l'opération ait lieu.

A cette époque, l’Egypte se préparait militairement à attaquer Israel conjointement avec la Syrie, dans le but bien compris de récupérer les territoires perdus en 1967.

L’Egypte avait certes massé des troupes sur le canal de Suez, mais pendant de long mois, rien ne bougeait. 

Ashraf après chaque réunion du cabinet de guerre, envoyait des messages indiquant que la guerre était proche, parfois avec une date précise. Mais à chaque fois, Saadat repoussait le terme. 

En mai 1973, Tsahal avait mobilisé des réservistes sur information d’Ashraf, mais pour rien, ce qui avait coûté fort cher.

Au mois d’octobre, l’Ange avait fait savoir que finalement cette guerre n’aurait pas lieu avant la fin de l’année, voir en 1974. Pourtant d’autres sources indiquaient que l’armée égyptienne se préparait à un assaut. Mais la parole d’Ashraf a primé et ces informations n’ont même pas été transmises au niveau supérieur. 

Toute coïncidence avec le 7/10 serait fortuite!!

Mais subitement, dans la nuit du 5 au 6 octobre, il va alerter son contact que l’attaque aura lieu le lendemain soir. En donnant comme conseil de rendre cette information publique ce qui pourrait avoir pour effet de dissuader Saadat. Ainsi cette décision ne tiendrait qu’à un fil.

Le 6 octobre au matin, jour de Yom Kippour, Golda Meir hésitait car jusque là, toutes les annonces avaient été repoussées. Finalement avec quelques retard, la mobilisation fut décidée, mais la ligne de front Bar Lev dégarnie fut enfoncée par l’armée égyptienne avec les pertes considérables que l’on a déploré.

Marwan Ashraf savait que Tsahal avait besoin d’au moins 24 heures pour mobiliser les réservistes. Finalement l’attaque eut lieu à 14 heures, soit à peine 12 heures après l’annonce en pleine nuit. 

Et tous de se poser la question de savoir s’il n’était pas un agent double. Le Mossad a mis sa main au feu que non. Zvi Zamir, chef du Mossad de l’époque, considérait que l’Ange était opposé à la politique suivie par Saadat et qu’il aimait la vie mondaine de Londres qui lui était permise grâce aux sommes importantes qu’il percevait en échange de ses services.

La froide analyse des faits laisse à réfléchir. Il a tout de même réussi à endormir le Mossad et semer le doute sur la situation véritable. 

Et cette révélation dans la nuit qui lui a valu d’être reconnu comme l’agent qui a permis d’éviter le pire, laisse rêveur. Il connaissait la date et l’heure depuis fort longtemps puisque l’opération incluait la Syrie. Il avait participé à une réunion en Syrie le mois précédent et la date et l'heure avaient été convenues. Le 6 octobre à 14-00. On ne décide pas d’une action coordonnée du jour au lendemain!

Mais comment admettre en 1973 que les services secrets égyptiens aient été assez doués pour introduire au Mossad un agent qui a réussi à gagner leur confiance et les endormir. Quelle claque à l’hubris.

Pourtant il y avait de nombreuses lumières rouges. En voici quelques unes.

Dans un premier temps, c’est Ashraf qui a contacté à de multiples reprises plusieurs ambassades d’Israël en essuyant des refus. « Qui est cet emmerdeur qui nous appelle sans fin ». Le Mossad recrute, non l’inverse!

Ensuite, tombé enfin sur le bon contact, l’argent n’a pas été une question préalable. Il fournit d’innombrables informations sans négocier. Bizarre.

Et comment ne pas être interloqué par le niveau d’habilitation du conseiller personnel du président, et qui voudrait devenir espion. Ça n’arrive jamais! L’espion dont rêvent tous les services secrets, mais qui n’existe pas.

Au Mossad rien d’impossible.

Et c’est ainsi que les règles usuelles de sécurité ont été allégées, voire violées. Ashraf exigeait de rencontrer le chef du Mossad dont ce n’est pas le rôle. Le recruté devenait ainsi le recruteur. Une sorte d’amitié s’est ainsi initiée contrairement à toutes les règles en la matière. Le Mossad était trop heureux d’avoir un espion de ce niveau. 

Et c’est tellement efficace, le moment venu, de faire avaler de fausses informations: La guerre n’est pas pour demain. On baisse la garde.

Et à chaque report d’une prétendue attaque, l’Egypte obtenait de précieux renseignements sur la réaction des organes de décisions israéliens. Mieux connaître son ennemi. Le déstabiliser. Instiller le doute. Jusqu’au jour J improbable.

Le dernier report fixé à la fin de l’année 1973 avait pour justification de privilégier les intérêts intérieurs. Ashraf a expliqué que Saadat voulait s’impliquer dans le développement économique et améliorer le sort du peuple.

C’est au détail près ce que le Hamas en 2023 avait réussi à persuader le Mossad avec sa conception « Hamas est dissuadé d’attaquer ».

Et voilà la dernière vis à l’échafaudage. Deux jours avant l’attaque, les Russes ont évacué leurs diplomates et familles ce qui présumait d’une guerre imminente. Tsahal devait mobiliser. Il fallait donc une ultime manœuvre pour tromper l’ennemi. C’est ainsi qu’Ashraf intervient en demandant à parler avec le chef du Mossad. Et au plus haut niveau, on attend son message pour décider. On perd ainsi un temps précieux. Mais on se souvient que deux mois plus tôt, Ashraf a dénoncé l’attentat libyen à l’aéroport de Rome. Il a sauvé des centaines de Juifs. On ne fera rien sans avoir son avis. Le bonneteau est en marche.

Marwan Ashraf serait donc un agent mis en place par l’Egypte dans le cadre d’une attaque surprise qui seule permettait de mettre à mal les défenses d’Israël.

Ce qui doit nous interpeller, c’est la coïncidence entre deux modes identiques de subversion d’une agence de renseignements reconnue comme la meilleure au monde. Et qui par deux fois s’est laissée endormir par un stratagème bien huilé alors que tout semble après coup dicter plus de prudence.

« Où qu’est-y, où qu’est-y » annonce le bonneteur. Tout est visible sous tes yeux mais tu te fais berner. Et si tu recommences, rien ne garantit que tu gagneras. Mais le bonneteur est habile. Il laisse gagner un comparse, le baron. Et encourage ainsi à jouer.

L’Ange a ainsi apporté de multiples documents classifiés, véritables, pour mieux appâter le pigeon. 

Demeure la question: Pourquoi a t il averti Israël même avec retard? Avait-il encore un rôle à jouer?

Ja ja mon général!

S’il prévient Israël, c’est pour mieux retarder la mobilisation. Il sait qu’Israël ne fera rien avant la rencontre. Et il demeure ainsi dans le jeu. Et ensuite, il peut prétendre qu'il n'a eu l'information qu'en dernière minute.

Et le Mossad, même s'il sait la vérité, la cachera lors des enquêtes sur le sujet. Or de question d'admettre que le Mossad s'est fait bluffer!

L’Egypte avait pour but de pénétrer dans le Sinaï et envahir les postes avancés de la ligne Bar Lev puis de négocier un accord de restitution du Sinaï. Ashraf a fourni au Mossad de fausses informations selon lesquelles 400 missiles Scud étaient braqués sur Tel Aviv ou que les Américains n’autoriseraient pas l’anéantissement de l’armée égyptienne encerclée. C’est ainsi que Tsahal à interrompu son avance et qu’un cesser le feu a été signé.

Il a perdu de son importance à la mort de Saadat. Et sa mort en 2007 demeure mystérieuse. (Tombé de son balcon à Londres) 

On attribue sa mort sinon au suicide, du moins au Mossad ou à Kadhafi pour avoir éventé l’opération de Rome. Mais en Égypte, il est demeuré un acteur prestigieux ce qui renforce la qualification d’agent double.

(Sources: Ronen Bergman in Yediyot Aharonot du 26/09/25)

Vous connaissez tous la fable de Lafontaine « Le berger et le loup » aussi connue sous le titre « Le petit garçon qui criait au loup ». A force de mentir, personne ne vous croit plus.

Mais il y a aussi un conte du même nom où le loup rôde autour du troupeau mais sans jamais attaquer les moutons. Au fil des jours, le berger finit par s’habituer à sa présence qu’il ne juge plus dangereuse. Alors qu’il doit s’absenter, il finit par confier au loup la garde du troupeau. A son retour, le troupeau est décimé.

Pendant des mois, en 1973 comme en 2023, l’ennemi a exécuté des manœuvres et entraînements militaires d’attaque mais demeurés sans suite. Il a fait croire qu'il était occupé ailleurs, pour le bien être de son peuple. Foutaise!

Tout était écrit, visible, prévisible.

Mais cette répétition d'acte sans suite avait pour effet de réduire l’attention puisqu’il ne devait s’agir que d’une manœuvre de plus. Et au moment des fêtes religieuses, alors que les défenses étaient réduites au minimum, l’ennemi a frappé. 

Par deux fois. A cinquante ans de distance. Le temps de l'oubli. Même stratégie, même conception, mêmes effets. On avait confié la garde de la maison au loup.

Et toujours pas d'enquête publique sur le désastre du 7/10. Le Mossad tel la muette mérite pourtant tant de compliments. On ne parle jamais que des trains qui n'arrivent pas à l'heure!

La fable de Lafontaine a été traduite dans toutes les langues, en arabe aussi semble t il.


Commentaires

  1. On pourrait dire aussi A malin , malin et demi !!
    ( on trouve toujours plus rusé que soi)
    Et aussi ...
    Le pire avec le bonneteau c'est que même éventé l'anarque continue de fonctionner !!
    Comme toutes les arnaques d'ailleurs ...
    L'excès de confiance en soi et la suffisance conduisent à l'endormissement et à l'aveuglement qui font commettre la faute.
    Du cheval de Troie au corbeau et au renard tout cela est vieux comme le monde.

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